mardi 14 mai 2019

Surprise, surprise.


     Mon livre « le destin brisé d’un village français » vient de paraître chez “Pocket” et “Lizzie”. D’un éditeur régional TDO(qui a bien fait son job, merci à lui !) à une diffusion nationale, mon roman aura donc suivi un parcours qui, il serait immodeste de ne pas l’avouer, fait plaisir.

    Je découvre tout de même avec cette troisième diffusion le peu de poids de l’auteur dans la distribution. Sans compter la faible rémunération de celui-ci (qui fait tout de même le travail essentiel, le plus dur et le plus long !) non seulement je n’ai pas eu mon mot à dire pour cette nouvelle couverture mais je n’ai eu aucun contact avec Pocket et je ne crois pas recevoir d’exemplaires gratuits. Tout s’est discuté entre éditeurs. Bon, il paraît que c’est l’usage et qu’il faut s’en satisfaire ! Je dois avoir de la courtoisie une conception périmée et je ne suis qu’un vieil écrivaillon, un soldat inconnu de l’écriture. Cette remarque ne m’empêche pas d’être reconnaissant envers la personne (que je ne connaitrai donc jamais !) qui au groupe de presse “Univers Poche” a repéré mon livre et décidé qu’il valait cette diffusion plus large.

     Ma seconde surprise fut celle de Lizzie, édition orale dont je n’avais été avisé à aucun moment. Et là, je voudrais m’attarder sur mes impressions après m’être hâté de charger l’application “Audible” et de profiter de son offre gratuite pour le premier livre commandé. (Je ne recevrai sans doute pas davantage un CD qu’un livre papier de Pocket). C’est l’acteur J.Y Bertheloot qui s’est coltiné cette lecture. Pas un inconnu.

     J’éprouvais en appuyant sur la flèche de démarrage sur mon Smartphone une certaine fierté (oui, bien sûr !) en entendant annoncé :« Le destin brisé d’un village français… de Pierre BUSSIERE ! » mélangée d’une certaine appréhension. J’avais eu par le passé quelques mauvaises expériences de lectures publiques par des acteurs qui en faisaient des tonnes au dépens du texte lui-même, en le surlignant à le déformer. Lecture oculaire et orale sont deux modes distincts qui ne se marient pas toujours très bien.   

Voilà, la lecture est lancée. Le ton est chaud, agréable, assez lent, assez monocorde. Je m’ennuie un peu, mais je comprends vite que c’est mon premier chapitre qui l’est en soi. Trop descriptif. Là, il est impossible de le survoler, encore moins qu’avec le système des liseuses. J’avais voulu situer le décor mais le rideau tarde à se lever.

   Je sursaute. Visiblement Bertheloot découvre le texte en le lisant (ou il n’a pas droit à une autre prise), d’où des erreurs d’intonation et de ponctuation agaçantes et pour moi un peu vexantes car elles déforment à certains endroits l’intention de mon écriture et le rythme que je m’étais efforcé de lui donner. Cela reste cependant du détail.

    L’histoire avance. Je dois être d’une indécrottable sensiblerie car je me laisse gagner par l’émotion de certains passages, qui ne sont pourtant pas pour moi des surprises ! L’oralité leur apporte une chaleur supplémentaire que même l’image ne donnerait pas et je sais gré à l’acteur de ne pas les avoir surjoués. 

    Mon roman comprend beaucoup de personnages. C'est l'histore d'un village . Depuis le temps que la première édition est parue, j’en ai oublié les noms et à l’écoute je m’y perds un peu moi-même. Sur papier, je serais revenu en arrière pour retrouver qui est qui et en particulier les liens familiaux. Là, il faudrait une concentration que je n’ai pas.

    Entre chaque chapitre, un petit fond sonore. Très discret et bref qui tente d’être en rapport avec le texte à venir. Je n’aurais pas dû mettre des titres de chapitres. Ici ils coupent nettement la liaison entre la fin du précédent et le début du suivant. J’ai l’impression d’entendre une lecture de nouvelles. J’avais pourtant voulu faire des enchainements ! Je n’imaginais pas alors cette forme de diffusion de mon roman.

Plus de 10 heures d’enregistrement. Je n’ai pas tout écouté d’un coup. J’ai distillé mon plaisir, mélange d’amusement et de fierté, pourquoi ne pas l’avouer. J'ai les chevilles qui gonflent. 

J’aurais bien voulu, simple curiosité, connaître le jugement de J.Y. Bertheloot sur ce qu’il venait de raconter (avec une belle technique !). Son avis ne me serait pas indifférent. Je vais lui mettre un message par le biais de son agent. Il n’aura sans doute pas le temps de me répondre et je sais bien que sa prestation a été purement alimentaire. Ne peut-il cependant y avoir pris du plaisir ? Mon premier éditeur (TDO) est persuadé que cette histoire ferait un excellent film (ou téléfilm). J’ai déjà un acteur potentiel ! Il ferait un excellent maire du village. Mais là, je suis carrément dans le domaine du rêve. Et alors ?

Bonne journée à vous.

samedi 9 mars 2019

Hello darkness


Pour la première fois, je vous propose sur mon blog, une nouvelle. Qu'elle puisse vous plaîre !

En ce 12 juin, lendemain de son anniversaire, Jean s’est levé comme d’habitude vers 9 heures, a déjeuné tranquillement, fait sa toilette, plié et rangé soigneusement ses affaires, embrassé sa femme - un peu plus longuement et tendrement que d’habitude – avant de sortir en fermant doucement la porte de l’appartement. Jean a un rendez-vous important et incontournable.

 Pour s’assurer d’arriver à l’heure et voulant prendre le temps de flâner une dernière fois sur les berges de l’Erdre, le fleuve d’ondes quantiques qui traverse sa ville, il est parti quelques minutes en avance. Sur le dos il n’a revêtu qu’une simple chemisette puisque depuis que les scientifiques ont maîtrisé l’écosystème, la planète Affrosus bénéficie d’un climat programmé doux et ensoleillé du 1er mai au 30 juillet. Les deux trimestres suivants sont chauds et pluvieux, puis froids et secs, donc moins agréables mais plus favorables aux cultures agricoles. Le dernier reste imprévisible pour garder un aléa jugé comme biologiquement nécessaire et le service de renseignements météorologiques ne fonctionne qu’à cette saison. À l’époque de sa naissance, cette régulation n'existait pas encore et si le progrès n’en n'est pas toujours un, Jean reconnait volontiers que celui-ci a amélioré considérablement les conditions de vie de chacun.

     De l’autre côté du quai, sur la façade d’un grand immeuble d’un joli bleu horizon, défilent en permanence des vidéos en 3D vantant la vitalité de la société. Un père de famille aux cheveux blancs passe un flambeau à son fils, le visage souriant d’une mère s’efface progressivement pour laisser apparaître en superposition celui d’une adolescente rayonnante et surtout un slogan revient rituellement « Une planète rajeunie est une planète dynamique ».

     Sur celle-ci, comme sur beaucoup d’autres de la galaxie, les autorités ont dû, depuis longtemps, se résoudre à prendre des mesures pour ralentir l’accroissement de la population, à défaut de parvenir encore à en inverser la courbe. Limiter les naissances à un enfant par foyer n’avait pas suffi à contrebalancer l’amélioration constante de l’espérance de vie. Alors, rêvant de déclencher quelques épidémies mortelles, elles avaient supprimé la distribution automatique de certains vaccins, prétextant qu’ils étaient trop coûteux pour la collectivité, parfois nuisibles et au mieux d’une utilité non reconnue. Parallèlement, et au nom du même alibi économique, elles avaient interdit toute recherche médicale susceptible d’allonger la vie; tout ce qui contribuait à vivre mieux était encouragé, à vivre plus vieux prohibé. Jean n’avait jamais été d’accord avec cette idée répandue selon laquelle vouloir approcher de l’éternité est une utopie dont il convient d’éviter à tout prix la réalisation, mais une propagande intense avait marginalisé son opinion qu’il avait donc préféré garder pour lui.

     Toujours est-il que ces mesures n’avaient, hélas !, pas été encore assez draconiennes pour atteindre l’objectif souhaité.  Alors, se souvient-il en marchant, voilà maintenant environ un demi-siècle, un nouveau parti politique, le PR : Parti pour le Rajeunissement, fit son apparition. Il mena campagne sur le droit prioritaire du sol aux générations nouvelles. Son programme était simplissime et radical dans sa déclinaison : « La planète appartient aux jeunes qui en construisent l’avenir. » Ce slogan souleva évidemment l’adhésion de toute la jeunesse et même au-delà puisqu’il proposait adroitement le « changement », sans dire explicitement lequel, à part de baisser de deux ans l’âge légal de la majorité. Promesse faite et promesse tenue dés l’arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement, histoire de s’assurer sa future réélection. Une fois cette précaution prise, il fit voter, sans réelle opposition, une autre loi encourageant par l’attribution d’allocations familiales la mort volontaire des centenaires. Cette disposition fut accompagnée d’une grande campagne de communication sur le devoir citoyen et humaniste de savoir s’effacer pour l’avenir de ses enfants. Parallèlement, il annonça la réalisation de dispensaires offrant à chacun la possibilité de s’en aller dignement dans un doux sommeil, rêves heureux garantis. 

Les élus n’avaient pas un instant envisagé que quelques quidams trop jeunes et déprimés, ou trop pauvres pour faire vivre leurs familles, puissent vouloir profiter également de cette opportunité. Les refuser nécessita donc un amendement restreignant l’application de cette loi à des personnes ayant au moins 80 ans, modification opportunément récupérée politiquement pour démontrer la préoccupation sociale du pouvoir en place. Modification étonnamment contestée aussitôt par une partie aussi minoritaire qu’agissante de la population sous la bannière d’un mouvement « Le droit à la mort pour tous » réclamant haut et fort son abrogation. La mesure votée, les décrets publiés, pas question de revenir dessus. Le Premier ministre tint bon, soutenu bruyamment par sa majorité.

    Regardant le fleuve couler doucement et aussi silencieusement qu'un film muet, Jean sourit en se souvenant qu’une fois de plus cette loi n’avait pas soulevé dans la population l’enthousiasme escompté par les technocrates des cabinets ministériels. Pas besoin de sortir de l’EIA (École Interplanétaire de l’Administration) pour anticiper que ce volontariat spontané pour mourir rencontrerait quelques blocages psychologiques. Elle eut néanmoins le mérite, ou l’inconvénient selon son opinion, de commencer à faire évoluer les esprits, d’autant que ce sens civique du dévouement du quatrième âge au profit de la jeunesse, était maintenant éduqué dès la première école. Tout Affrosus passa donc un peu plus tard et sans trop de remous du facultatif à l’obligatoire. Désormais, si l’acceptation par toute personne entre 80 et 100 ans de cette forme de suicide assisté permettait toujours à sa famille de toucher une prime de 2 fois le SMIP mensuel (Salaire Minimum Interprofessionnel Planétaire), au-delà de cet âge, la démarche devenait incontournable et sans plus aucun avantage financier. 

    Il y eut bien quelques esprits chagrins pour protester. Les militants d’un autre groupe d’opposition, aussi peu nombreux que très actif, le Civipap, « Citoyens Vigilants papistes », montèrent au créneau et défilèrent à leur tour. Pour eux, décider arbitrairement de la date de la mort d’un quidam était prendre la place du Dieu galactique, ce qui était inacceptable et blasphématoire. Des philosophes – qualifiés rapidement de passéistes – essayèrent également de contester l’aspect obligatoire de cette mort, le considérant comme gravement privatif d’une liberté individuelle fondamentale. Ils proposèrent un report de la mesure pour donner du temps au temps, la société devant, selon eux, davantage réfléchir aux conséquences induites sur le sens d’une vie ayant dés la naissance sa fin programmée. Jean avait d’ailleurs à l’époque signé électroniquement, bien que sans trop d’espoir, une pétition dans ce sens. Mais ces manifestations et critiques n’eurent pas assez d’ampleur ni sans doute de violence pour alerter l’opinion au point de faire modifier un tant soit peu les décisions prises. Le Premier ministre rétorqua à ces objecteurs peu citoyens qu’ils étaient une fois de plus en retard d’une réforme, pourtant d’évidence indispensable. Pouvoir mourir dignement, sans subir les avatars de la vieillesse, sans souffrir, et - qui plus est - à la charge de l’État, représentait une chance et un véritable progrès pour chaque Affrosien et Affrosienne.  

    Ces réactions eurent cependant le mérite d’influer tout de même sur les dispositions d’accompagnement prises par le ministère de la Santé. Les anciens dispensaires furent remplacés par des « Maisons du grand âge » plus confortablement aménagées, garantissant à chacun beaucoup mieux qu’avant et quel que soit son revenu, une mort respectable… et propre. On parla même, certes sans grand succès, de « mort plaisante ». Furent embauchés et formés, médicalement et psychologiquement, des fonctionnaires, triés sur le volet, pour constituer une brigade spéciale pour accueillir les centenaires… et les volontaires motivés pour devancer l’appel. Enfin, une ultime mesure, proposée par l’opposition en mal d’exister, fut adoptée, offrant au passage aux autorités la possibilité de se vanter d’écouter ses électeurs. Désormais et pour permettre aux familles de fêter normalement l’anniversaire de leurs patriarches, les convocations ne seraient envoyées que pour prise d’effet le lendemain de leur date de naissance, soit à cent ans et un jour.

    Maintenant en vue de l'immeuble de sa destination,Jean songea avec regret que les gouvernements s’étaient succédé sans jamais remettre en cause ces dispositions qui avaient démontré une réelle efficacité. Une petite modification avait tout de même été apportée très récemment concernant « uniquement » les personnes non nées sur le sol de la planète. Pour elles, suppression de la subvention et abaissement de l’âge limite au quatre- vingt- dixième anniversaire. C’est que la prospérité d’Affrosus attirait trop de voyageurs-migrants dont la présence perturbait l’équilibre démographique recherché. Il était par ailleurs envisagé, depuis quelque temps et pour des raisons économiques, suite à un rapport d’une commission ad hoc, de sous-traiter à des sociétés privées l’exploitation des « Maisons du grand âge ». Mais lui s’en moquait bien, car il ne serait plus la pour en voir les conséquences !

    Voilà le rendez-vous qu’il venait honorer. Ayant eu ses cent ans la veille, il était convoqué aujourd’hui à 11h 20 escalier 12, porte 113 de la « Maison du grand âge de l’Erdre ». N’ayant pas procréé et étant en parfaite santé, Jean n’avait eu aucune motivation à anticiper ce moment. Un manque de civisme ? Peut-être ! Il s’en moquait. Il avait cette nuit fait une dernière fois l’amour à son épouse, évidemment plus intensément que d’habitude, aurait pu vivre sans doute encore une bonne dizaine d’années voir plus et, pour tout dire, ne se sentait pas vieux du tout. À force de l’entendre sur tous les médias, il s’était convaincu que la mesure était légitime et saine. Après tout, n'avait-il pas suffisamment profité de sa vie pour laisser la place à la génération suivante ? Et puis, de toute manière l’échéance était inévitable et il faut bien mourir un jour. Maintenant ou quelques années plus tard ne changeait pas grand-chose à l’affaire dans l’espace-temps de la galaxie. Alors, pourquoi pas au lendemain de ses cent ans ? Oh ! Il y avait bien de temps en temps des individus essayaient d’y échapper, des anormaux - et surtout des marginaux asociaux – qui finissaient à chaque fois par être rattrapés et faisant la honte de leurs familles. Pas lui.

     Il entra donc porte 113 à 11h17 et fut accueilli par une jeune employée, avenante et de toute beauté, qui le félicita de sa ponctualité.  (Pour les femmes, un homme assurait la réception : tout était pensé dans le moindre détail pour diminuer le stress.) Elle le fit pénétrer dans une chambre tapissée de velours orangé, lui expliqua avec le sourire qu’après la piqure, parfaitement indolore, il s’endormirait tranquillement. Voulait-il au préalable bavarder quelques petites minutes avec elle ou souhaitait-il passer directement à l’acte final ? Il répondit qu’elle était charmante et très professionnelle mais que c’était à son épouse qu’il avait dit tout ce qu’il avait à dire. Des mots tendres pour tant d’années heureuses de vie commune. Elle allait, quant à elle, atteindre dans quelques jours ses 99 ans et, précisa-t-il , ne désirant pas non plus devancer l’appel, elle ne le rejoindrait donc que l’année prochaine. Enfin, « rejoindrait », façon de parler puisque les enveloppes charnelles étaient  systématiquement incinérées et les cendres dispersées dans l’hyper-espace. Paraît-il près d’un trou noir devant les absorber tel un aspirateur pour éviter toute pollution future, mais personne n’avait en fait jamais pu confirmer ce détail et certaines rumeurs avançaient d’autres lieux contestables. Des « fake news », évidemment, et, au fond, peu importait désormais à Jean. Plus son problème. Il n’en avait d’ailleurs plus aucun de problème, prêt à partir maintenant paisiblement et sans aucun regret.
Il demanda seulement à s’endormir en écoutant une dernière fois cette célèbre et très ancienne chanson venue de la Terre : The sound of silence .* “Hello darkness, my old friend 
I've come to talk with you again” 
À 11h 35 Jean avait quitté Affrosus pour l’éternité. À 13h15 ses cendres commençaient à refroidir. Pour l’hôtesse, c’était l’heure de la pause déjeuner.
***

·        *  De Simon et Garfunkel

dimanche 4 novembre 2018

Oui, pourquoi ?

Pourquoi cet étrange besoin d'écrire ?




C'est, pour moi, une autre façon de partir en mer. À l'instant où je me mets devant ma feuille ou mon clavier (selon l'urgence), j'oublie à la fois le monde, ses vacarmes et turbulences, et ce mec banal levé à l'heure des poules (ou au chant du coq si vous préférez, bien qu'il y ait longtemps que je ne l'ai entendu !). Mon passé, lointain et proche, s'effaçant d'un coup, me voilà transformé en alchimiste, pour un présent paranormal et jubilatoire. Tout devient concevable, même l'inconcevable, surtout l'inconcevable, dont je vais découvrir moi-même le secret en le racontant. Oui, dérive intime et irremplaçable par tout autre artifice, je quitte la banalité du quotidien, je pars à la quête mystérieuse et fantasmagorique d'une planète inconnue, je me shoote à l'écriture ! Sans doute un reste de mon âme d'enfant qui aimait écouter les contes de fées et adorait déjà - et plus encore - en inventer. Il était une fois...


Écrire, c'est aussi se libérer de l'attraction du temps, celle des jours, des heures et des minutes, pour se retrouver dans la nébuleuse extragalactique de l'éternité. La mort osera-t-elle venir me chercher avant que j'aie posé le mot "fin" à mon dernier récit (1) et s'acoquiner ainsi avec la censure? Même en détestant mon texte, ce dont je lui reconnais bien le droit comme à tout autre lecteur, elle aura la délicatesse (pour ne pas dire le savoir-vivre, il ne faut tout de même pas la provoquer !) d'attendre le lendemain. Je lui en témoignerai ma gratitude en acceptant de lui signer une dédicace ... si elle me la demande: il faut savoir être modeste, particulièrement en un tel moment !


Oh! Si l'activité d'écrire est orgasmique, elle n'est pas pour autant de tout repos ! Elle demande d'accepter de se mettre en danger dans un étrange et masochiste défi à soi-même. À chaque fois, je quitte le port avec l'incertitude d'arriver à destination, ignorant si longtemps ses coordonnées qu'il m'arrive de me perdre en chemin ! Un jour, peut-être, n'en reviendrai-je d'ailleurs pas ! Ma femme ouvrira la porte de mon bureau et je n'y serai plus. Définitivement, irréversiblement. Son mari aura disparu. (Certains auteurs ont déjà romancé sur ce sujet et comme la réalité dépasse souvent la fiction...qui sait ?)



J'entendais récemment un auteur sérieux  (c'est à dire de notoriété, pas un écrivaillon comme moi) affirmer sur une radio tout aussi sérieuse qu'écrire c'est "donner". Je n'en suis humblement pas convaincu. Quand on donne, c'est dans l'espoir, conscient ou pas, d'obtenir quelque chose en retour, ne serait-ce que l'estime (des autres ou de soi-même) ; hors, je ne connaîtrai jamais ceux qui, éventuellement, feuillèteront l'un de mes ouvrages ! Certes, il est indéniable que le livre constitue une forme de communication, prenant même pour certains la forme d'une bouteille à la mer. Et je ne nie pas que ma prose et mes vers ont été, à quelques moments de mon existence, un remède, un tranquillisant, un déversoir filtrant, voire un exorcisme. Cependant, je crois m'être guéri de cette déviance de la plume ... au moins temporairement ! 


Si j'aime raconter des histoires, et plus encore faire ressentir des émotions, dans le temps de l'écriture se niche d’abord ma recherche d'un indispensable et vital isolement et son autojustification, quand bien même serait-elle, mais exceptionnellement alors !, un alibi. En voilà un aveu ! S'il vous plaît,ne le répétez surtout pas !
Ce retrait, quasiment monastique, me permet de m'installer dans la bulle de mon imaginaire, un lieu connu uniquement de moi-même (et encore !) dans lequel je deviens le Christophe Colomb de mon scénario. L'écran de mon ordinateur se transforme alors en lucarne par laquelle le condamné à mort rêve de s'échapper ; destin hier chimérique pourtant devenu ce matin possible par la seule décision arbitraire de mon esprit, impitoyable ou compatissant, selon. 


Ultime argument, sans prétendre avoir fait le tour de la question ce dont je me moque éperdument : si le vent de l'instant efface la parole comme la trace du pas dans le désert, l'écrit constitue une victoire essentielle sur la quatrième dimension en résistant à son immédiateté. Je peux ainsi prendre tout mon loisir pour découvrir, sélectionner et dominer mes mots, les plier à mon rythme et à ma résonance. (...enfin je m'y efforce !). Je suis en fait un artisan des noms, dits communs ou propres, des verbes, transitifs ou intransitifs, des adjectifs, épithètes ou attributs, des compléments, directs ou indirects, sans parler des ponctuations qui les accompagnent comme les enfants portant le voile de la mariée : points, virgules, points-virgules, points de suspension ou d’interrogation, deux points et je salue ici celui de l'exclamation ! Oui je me plais en leur compagnie, même s'il leur arrive de se montrer, individuellement ou, pire encore, collectivement, indociles et même, à la publication, infidèles.



L'écriture est ma liberté. Ce n'est pas rien ! Me lire ou pas reste la vôtre. 


1: Cette idée de la mort ne pouvant intervenir pendant la narration du conteur est le fondement de "Zabor" de Kamel Daoud chez Actes Sud. Un livre-fable superbe ! 

dimanche 16 septembre 2018

Lilou

Ce nouveau roman retiendra-t-il l'attention d'un éditeur ? 
Ai-je eu raison de ne le proposer qu'à des maisons connues ?
Que ferais-je de "Lilou" si mon pari est perdant ?
L'appeler "Les bleus de l'enfance" aurait-il mieux flashé?
Plus essentiel: Ce manuscrit mérite-t-il d'être publié...et lu ?

En attendant la réponse à ces questions,  je vous en offre ici un petit extrait.



Au seuil de la quarantaine, Lilou se retournait sur son enfance, des moments heureux ou déplaisants remontant en bulles de mémoire dans le plus grand désordre chronologique.  Celle-là par exemple :

Un après-midi d’été, alors gamine de sept ans, elle rêvait, assise au bord de l’océan, s’amusant des vagues qui tantôt lui léchaient la plante des pieds, tantôt les recouvraient mollement, avant de refluer pour s’unir à des soeurs, venues de l’infini reprendre inlassablement l’assaut. 
Tout à la sirène qui l’emporterait dans son monde merveilleux, elle ne s’était pas aperçue que la mer commençait à monter ; un premier rouleau effronté éclaboussa son ventre nu innocemment offert, avant qu’un second ne s’enhardisse à se glisser insidieusement sous ses fesses, éveillant en elle une agréable sensation de fraîcheur. Restant bouche bée devant cette audace, la petite imprudemment n’avait pas bougé, si bien qu’une lame plus puissante encore que les précédentes la déséquilibra et la roula sur le sable les coquillages et les galets charriés dans son écume, avant de battre en retraite, maintenant consumée. Le souffle coupé, la fillette s’était relevée hâtivement, reculant dignement, vexée de s’être ainsi laissé surprendre. Une jambe égratignée, regardant du coin de l’oeil les autres enfants qui se baignaient à côté d’elle, elle se refusa à pleurer par crainte des moqueries et, les lèvres pincées, était remontée vers des mères qui papotaient sans rien soupçonner de ce mini-incident.

Pourquoi ce souvenir si lointain et anecdotique, cette infime écorchure d’amour-propre, revenait-il avec tant de précision apparente quand d’autres plus importants semblaient effacés ? Il faut se méfier des bleus de l’enfance. Troubles d’une âme immature, ils ne guérissent jamais complètement. Bien que n’étant, heureusement, le plus souvent que des flots déposant derrière eux un sable éphémère, ils s’exhument des années plus tard en des plaies parfois purulentes. L’inconscient maintient au fond de l’eau des cadavres qui, par effet de putréfaction, finissent invariablement par remonter un jour à la surface.

samedi 28 avril 2018

Névrose obsessionnelle ?


Oui, serais-je (un peu ) névrosé ? That is the question.

 "Les obsessions assiègent le malade, s'imposent malgré lui alors qu'il a conscience de leur caractère pathologique. Elles ont l'allure de ruminations mentales, occupant sans arrêt le champ de la pensée." Pas de doute, je reconnais bien là mes compulsions  durant ces trois dernières années !

 Mais, heureusement ?, depuis quelques jours, oui seulement quelques jours, je vais mieux. Inutile donc de consulter un psychanalyste. Fini de sortir de mon lit au milieu de la nuit, de mettre x fois en pause la lecture d'un film, d'arrêter la voiture en cours de route ou encore de poser mon livre pour disparaître dans mon bureau ... gestes-bougeottes, aussi soudains qu'inévitables, pour griffonner à la hâte un mot, une phrase, une idée sur un bloc de papier, un bout de journal,  voire mon smartphone, de peur - d'ailleurs justifiée - d'oublier.  Aucun doute, les symptômes d'une névrose obsessionnelle.

"J'étais" puisque, contraste saisissant et brutal, c'est désormais chez moi le néant complet. Le silence boudeur du clavier de mon ordinateur et l'ordre asséchant de mon bureau trop ordonné témoignent de ma désertion ; je ne sais même plus comment occuper mon insomnie nocturne chronique ! Et si je me lève encore, ce n'est plus que pour satisfaire une vessie qui n'a rien d'une lanterne cérébrale. Mon cerveau semble avalé par un trou noir galactique bien que, par brefs moments, il donne quelques signes désespérés de survie, voulant encore corriger, supprimer, compléter, améliorer. Il s'éteint rapidement, contrit et dépité, gardant pour lui ses regrets. Il sait bien, sans parvenir à s'y résigner, ne plus pouvoir rien y changer : le manuscrit de "Lilou" est désormais arrivé chez les éditeurs. Tel quel. En l'état. 232 pages accompagnées d'une lettre de présentation qui tente de le vendre en quelques lignes. Lâchage ! Abandon ! Traîtrise !
Le fichier original, quant à lui, se cache dans un coin de mon écran, muet, inerte, criogéniquement endormi, pour de longs mois d'attente, avant que - peut-être ! - par la grâce d'un comité de lecture, "Lilou" puisse exister au grand jour.


- Mais qui est-ce cette "Lilou" ? 
- Une femme, victime d'attouchements sexuels à l'âge de 11 ans,  qui voit réapparaître sur la place publique son agresseur, un photographe réputé, accusé de pédophilie. 
- Le livre est disponible en librairie ? 
- Non, pas avant début 2019... seulement si ce roman a la chance de rencontrer son éditeur.
- Quelle est la prémisse de l'histoire ? 
- Les blessures de l'enfance ne guérissant jamais, c'est en raccordant le passé au présent que l'on peut rendre la vie supportable et lui donner un sens.
- Alors, la quiétude retrouvée, tout va bien  ?
- Oui, mais très provisoirement ! J'ai déjà le pitch d'une nouvelle histoire, cette fois qui se voudra humoristique. Je sais n'être donc qu'en rémission ; bientôt le lobe frontal de mon cerveau reviendra de ses vacances, mon bureau sera à nouveau envahi de feuilles, de post-it, de stylos, de carnets de notes, mon clavier reprendra ses clap-clap et ma porte précisera "interdit de déranger " !
                          Comprenez : Névrosé obsessionnel de retour au travail ! 😊😊😊


vendredi 8 septembre 2017

Rentrée



Si la rareté fait la valeur de certains objets, celle du temps – je parle de celui des années qui passent – en procure une autre. Profiter de l'été pour nager, faire du vélo, se promener, rien qui ne soit pas là très banal. Pourtant, arrivé à un certain âge, la conscience de la finitude donne à ces plaisirs un surplus d'intensité qui dépasse l'ordinaire. L'arthrose, l’essoufflement et tous ces maux de l'usure physique, dont je vous fais grâce du trop long recensement, m’ont contraint à anticiper qu’il se pourrait que, la saison prochaine, je ne puisse plus m'offrir ces mêmes petits plaisirs, ces renoncements venant après d'autres passés, parfois plus cruels et que j'ai bien dû accepter. Alors, j'ai dégusté chaque sortie, et particulièrement la dernière de ces vacances-ci, comme on garde en bouche l'ultime gorgée d'un très bon vin. 
Oui, je rentre avec une notion accrue de mon altérabilité. Devient-on philosophe avec la vieillerie ? Sans doute, encore que je prétende l'avoir toujours été un peu. Si ce n'est tout de même un brin de nostalgie (il ne peut en être autrement), cependant rien de triste dans ce ressenti ; sinon il ne faudrait plus manger de gâteaux de peur de regretter de les finir. D'ailleurs, chacun le sait, les petits sont comme les plaisirs, bien meilleurs que les gros.
Et puis, l'inéluctable n'étant pas totalement balisé dans le temps, celui-ci m'accordera peut-être encore l'été prochain sa clémence, mes baignades, mes ballades, ma liberté d’éphémère papillon.
Bonne rentrée à ceux qui me font la gentillesse de me lire. Je me fais rare pour ne pas en abuser.


samedi 8 avril 2017

Diagnostic fatal ?

       Fallait-il opérer ? Le retour de l’analyse était sans appel : une chance de survie, certes minime, contre une certitude de mort. L’intervention serait longue, délicate, et douloureuse car sans anesthésie possible ; la convalescence difficile.  Amputations et greffes avec possibilité de rejets. Sur un enfant si jeune une chirurgie qui ressemblait à de l’acharnement thérapeutique ? À moi seul appartenait la responsabilité de décider. Trois semaines, dans un mutisme total sur le sujet, pour y parvenir. 

Guérison ou rémission provisoire, trop tôt pour se prononcer, tout ce que l’on peut dire aujourd’hui est que le malade survit et qu’il donne des signes encourageants. Après avoir beaucoup maigri, il reprend notamment du poids. Oui, mon manuscrit est toujours sur ma table et s'épaissit, des feuilles en remplaçant progressivement d’autres car il ne s’agit que de cela; :-)

      J’avais quasiment fini d’écrire un nouveau roman, quand j’ai eu la périlleuse idée de le soumettre à la lecture d’une psy pour vérifier la cohérence et la vraisemblance des comportements de mon héroïne. Blessure d’orgueil ? Le « retour » pourtant soigneusement modéré fut un choc. « Vous avez un cancer généralisé, mais vous allez guérir.», telle fut l’interprétation d’un esprit toujours si naturellement optimiste ! Bien décidé à tenir compte du conseil sollicité, j’ai été très tenté de mettre mon ouvrage - faute d'être une oeuvre -  à la corbeille (Il y finira peut-être d’ailleurs, on ne sait jamais.), plutôt que de procéder à cette indispensable auto-mutilation préconisée.

    Passé le temps de la cicatrisation, j’ai repris mon travail. Dans ma tête, une simple tentative qui me semblait d’autant désespérée qu’elle me demandait d’accepter préalablement la mutilation sacrificielle d’écrits, déjà binés et modelés, que j’aimais comme un parent son enfant. Ces suppressions faites - par cette maudite touche en haut à droite du clavier - j’ai bien tenté de mettre des pansements en comblant les blancs couche par couche, une phrase par ci un paragraphe par là, mais après avoir passé des heures à penser et écrire d’une manière, mon esprit résiste à imaginer une scène substitutive et plus encore à la formuler autrement. Par effet de dominos, c’est en fait tout un ensemble, tombé lambeau par lambeau, que j’ai en fin de compte repris entièrement et réorganisé. Peu à peu apparaît maintenant une histoire, pas fondamentalement différente de la précédente et qui reste mienne, sous un éclairage moins violent et moins romanesque pour en être plus authentique et plus charnelle…enfin, c’est ainsi que je la perçois, bien qu’elle soit loin d’être achevée. 

    Effacer, rayer, déplacer, synthétiser, réinventer, et surtout comprendre et aimer assez pour justifier les mots, est-cela l’écriture ? Elle est si exigeante qu’il faut être non seulement impudique mais encore bien immodeste pour se croire publiable !

   Lilou (titre provisoire et nom de mon héroïne) survivra-t-elle à toute cette chirurgie ? Vous le saurez peut-être lors du prochain épisode. 


Merci mille fois à ma lectrice qui se reconnaîtra et à qui je dédie ce billet d’humour.